Louis Boyard, fort à faire
L’ancien syndicaliste lycéen et éphémère chroniqueur télé, âgé de 21 ans, a fait une entrée remarquée à l’Assemblée nationale comme député La France insoumise du Val-de-Marne.
A minuit passé, les yeux rougis de fatigue, Louis Boyard s’agite sur son siège, tapote sur son pupitre et se ronge les ongles. En plein examen du projet de loi sur le pouvoir d’achat, il relit une dernière fois ses notes. Quand la présidente de séance lui donne la parole, il bondit. «Je viens vous parler de la cantine scolaire : 40% des enfants de familles défavorisées ne mangent pas à la cantine. Il faut la rendre gratuite pour mettre fin à cette injustice», canonne-t-il, plutôt à l’aise dans cet exercice inédit. On le retrouve le lendemain à la terrasse d’un café en face de l’Assemblée nationale. Il semble savourer sa nouvelle vie de député La France insoumise. «C’est très chouette», dit-il coincé dans l’angle de la banquette. Il n’y a pas si longtemps, c’était sur les bancs de la fac que le jeune homme tentait de se faire entendre. Aujourd’hui, il est en mission.
Partir à l’assaut de l’Assemblée nationale à seulement 21 ans ressemblait fort à un challenge. Il est, à quelques mois près, le deuxième plus jeune élu de l’hémicycle. Ses débuts sont particulièrement scrutés. Les commentateurs guettent le dérapage, le faux pas, le mot de trop. Pour l’instant, ils restent sur leur faim. Seul moment croustillant : cet après-midi de la fin juin où il refuse de serrer la pince d’un député RN. «Ce n’était pas calculé. J’ai fait là ce qu’ils détestent le plus : qu’on les ramène à ce qu’ils sont vraiment. Un parti de néofascistes. Leur programme est dangereux, c’est un poison. Il faut le rappeler», justifie-t-il devant deux expressos. Quand il croise un élu d’extrême droite dans les couloirs, il tourne le regard. A la buvette, c’est pareil. Pas question de faire «copain-copain» avec l’ennemi. Arrive alors une question à laquelle on est bien en peine de répondre : «Pourquoi ce qui était anormal il y a vingt ans est devenu normal aujourd’hui ?» Une attitude qui agace naturellement les principaux concernés. Le très à droite maire de Béziers Robert Ménard le décrit comme un «zigoto», un «clown» et même un «antifasciste d’opérette».
Louis Boyard a fait ses armes dans le syndicalisme étudiant. Il prend la lumière pour la première fois en 2018 quand de l’amiante est découverte dans son bahut. Puis viennent les batailles contre Parcoursup et la réforme du bac. Désormais ceint de l’écharpe bleu-blanc-rouge, il veut continuer de porter la voix des jeunes. «Près d’un tiers des étudiants est pauvre et ne va pas bien mentalement. Le mal-être est profond», martèle-t-il. On pourrait croire à de grands discours teintés d’arrière-pensées électorales. Mais en l’écoutant, on finit par comprendre. Pendant le confinement, il lui est arrivé de descendre dans le métro demander «deux ou trois euros» aux passants. «Tout était fermé, comment je pouvais payer mon loyer, ma box internet et remplir le frigo ?» Il jure que «plein d’étudiants le font» et qu’il en a «un peu honte». Il se reprend. «En fait, non, je n’ai pas à avoir honte, ce n’est pas de ma faute.» Louis Boyard parle d’«un tabou» : ces jeunes «obligés de se prostituer». Lui a reconnu, il y a quelque temps, avoir vendu de la drogue pour subvenir à ses besoins mais préfère ne plus en parler pour «ne pas remettre une pièce dans la machine».
«La sagesse n’attend pas le nombre des années», dit de lui Ségolène Royal. L’enthousiasme et la passion dont il fait preuve tranchent avec le ronron habituel du Parlement. Ses yeux pétillent quand il parle de la bataille à mener. «La cause est liée au cœur. Si on est là, c’est parce qu’on y croit. C’est passionnant, c’est beau.» Avant d’admettre, presque honteux : «Certains disent que je suis trop romantique.» Lui ne dément pas. Les prises de parole de Rachel Keke le font vibrer. L’idéalisme assumé est presque porté en étendard. «J’ai de l’espoir, je suis optimiste. Le monde peut changer, le monde doit changer.»
En ce moment, il se prend à rêver d’un grand mouvement «populaire, écologique, antiraciste, féministe et social». «Je pense qu’un nouveau Mai 68 verra le jour et qu’il partira de la jeunesse», explique-t-il. Louis Boyard fait partie de cette génération #MeToo qui a vu la société bousculée par un profond changement de paradigme sur la question de l’égalité entre les femmes et les hommes. Il l’a d’ailleurs constaté avec ses amies. «Dans mon entourage, il y a eu un avant et un après.» Selon lui, «#MeToo est l’un des mouvements les plus intéressants du début de ce siècle. C’est sain.»
Ses premiers pas à l’Assemblée ont parfois pris des airs d’arrivée en terre inconnue. Lui, le fils de cheminot à la scolarité moyenne, habitué aux mégaphones et banderoles de manifs, accueilli en majesté dans un haut lieu de la République ? Il se pince pour y croire. Et craint par-dessus tout la déconnexion. «Il faut être lucide. Là-dedans, on ne peut pas se réclamer de la misère», explique-t-il. Pendant longtemps, ses inquiétudes étaient de savoir comment rembourser un prêt études contracté à la sortie du lycée. «Maintenant je sais», dit-il sans détour. Avec ses 5 600 euros d’indemnités, le jeune élu estime qu’il «touche trop» d’argent. «Je ne suis pas à l’aise. Je ne vois pas en quoi une telle somme est justifiée. C’est indécent», tranche-t-il. Pour ne pas se couper de la vie réelle, Louis Boyard déambule sur les marchés, fréquente toujours ses potes et «écoute les gens».
Paradoxalement, se faire une place parmi les fortes têtes insoumises n’a pas été trop compliqué. «Les anciens nous font confiance. Je peux aller voir Adrien Quatennens, François Ruffin ou Mathilde Panot pour leur poser une question bête, ils y répondront. Il y a volonté de nous laisser la place», jure-t-il. Profondément marxiste, il voit l’affrontement «entre la bourgeoisie et le prolétariat» revenir en force à l’Assemblée. Louis Boyard se revendique de la «génération Mélenchon», celle arrivée à la politique ces dernières années. «Il ne faut pas te lisser, reste qui tu es, sois grandiose et tiens tête», lui aurait conseillé le leader insoumis de 71 ans. Le poulain rumine : «Il n’y en pas deux comme lui. Il a marqué l’histoire de la gauche.»
Louis Boyard avait mis ses études sur pause pendant la campagne et ne les reprendra probablement pas de sitôt. Mais il ne perd pas de vue l’objectif de devenir avocat. Les joutes verbales, les envolées lyriques, les prises de bec surjouées, il connaît. Le jeune homme squatte les plateaux télé depuis presque deux ans. D’abord aux Grandes Gueules sur RMC, puis chez Cyril Hanouna où il lui est arrivé de passer une tête, assis entre Isabelle Morini-Bosc et Gilles Verdez. Il veut croire que battre le fer sur le petit écran est «utile». Mais pas suffisant «pour changer les choses». Dès lors, l’Assemblée nationale, qu’il voit comme «la maison du peuple», est le lieu idoine pour propager les idéaux de la révolution. Sans imaginer y rester «enfermé pendant quarante ans». En ce moment, sa collègue insoumise Elisa Martin lit un essai qu’elle trouve formidable. Elle a promis de lui passer. Son titre : 20 ans, le bel âge ?
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