Sous Bolloré, « Paris Match » s’enfonce dans la crise
La rédaction de « Paris Match » a voté, dimanche 21 août, une motion de défiance contre sa direction au lendemain du départ forcé de Bruno Jeudy. Une nouvelle marque du management particulier au sein des titres tombés dans l’escarcelle de Vincent Bolloré.
Appelés à se prononcer dimanche soir, par vote électronique, les journalistes de Paris Match ont voté à 97 % une motion de défiance à l’égard de leur direction.
Une position discutée lors d’une assemblée générale organisée vendredi, au lendemain de l’éviction brutale de Bruno Jeudy, rédacteur en chef actualités, politique et économie.
Un départ forcé que la rédaction affirme avoir appris « avec stupeur ». « C’était quelqu’un de très apprécié dans la rédaction, très impliqué dans le titre », raconte une journaliste à propos de celui qui était présent dans les colonnes du journal depuis 2014.
Révélé par Les Jours, le limogeage du journaliste avait été officialisé jeudi par un mail cosigné du directeur général, Patrick Mahé, et de la directrice de la rédaction, Caroline Mangez. « D’un commun accord, il a en effet été décidé de mettre un terme à notre collaboration », affirmait, avec un sens aigu de l’antiphrase, le message électronique transmis à la rédaction.
Car au sein de Paris Match personne ne doute que Bruno Jeudy — qui n’a pas donné suite à nos sollicitations — a bel et bien été poussé vers la sortie par le nouvel actionnaire Vincent Bolloré.
La faute du journaliste, spécialiste de la droite et jusque-là peu connu pour ruer dans les brancards sous l’ère Lagardère ? Avoir tenté d’empêcher la Une du 7 juillet sur le cardinal Robert Sarah, chouchou des catholiques traditionnalistes et de l’extrême droite.
Après avoir pris connaissance de ce choix, imposé par le très bigot nouvel actionnaire, qui l’a déjà mis à l’honneur sur CNews ou Europe 1, Bruno Jeudy avait osé adresser un courrier à Arnaud Lagardère et Constance Benqué, présidente de Lagardère News, pour s’étonner du choix de cette « couv » sur un personnage aussi controversé.
Le cardinal préféré de l’extrême droite et de Vincent Bolloré
Peu connu du grand public, le cardinal Sarah, d’origine guinéenne, est devenu ces dernières années l’idole de la frange la plus réactionnaire de l’Église, qui apprécie ses âpres sorties homophobes ou anti-migrants et son opposition frontale au pape François, jugé bien trop à gauche.
Récemment, le conseiller spécial de Marine Le Pen confiait d’ailleurs à Mediapart son admiration pour le personnage, figure du virage identitaire d’une partie des catholiques.
La décision de faire la Une sur un tel personnage, en plein mois de juillet, avait d’autant plus crispé la rédaction que, pour la première fois, Paris Match n’avait pas consacré de Une à la réélection d’Emmanuel Macron, une tradition dans l’hebdomadaire. La rédaction y avait vu une nouvelle marque de l’emprise de Vincent Bolloré sur le titre, lui dont les relations avec Macron sont notoirement exécrables.
Après deux assemblées générales début juillet, la Société des journalistes (SDJ) s’était indignée dans un communiqué de cette couverture sur un homme aux « positions très clivantes » et qui ne « correspond pas à la ligne éditoriale » du journal.
L’entretien tout miel avec le cardinal avait été confié au journaliste Philippe Labro, 86 ans, « couteau suisse » de Vincent Bolloré, sans que la spécialiste des religions au sein du journal en ait été informée. Le présentant comme « un homme de paix », l’article ne mentionne jamais les positions extrêmes du prélat qui indisposent pourtant une partie des catholiques.
En 2015, lors d’un synode sur la famille, le cardinal avait affirmé que notre modernité était coincée entre « les idéologies occidentales de l’homosexualité et de l’avortement et le fanatisme islamique [qui] sont aujourd’hui ce qu’étaient le nazisme, le fascisme et le communisme au XXe siècle », comme l’avait rapporté La Croix.
En novembre dernier, le cardinal préféré de Bolloré avait aussi expliqué que l’Europe allait être « envahie par une population étrangère » à force de se montrer accueillante, selon lui, avec les migrants.
Certains voient aussi dans ce choix de Une l’influence auprès de Bolloré de l’éditeur Nicolas Diat, auteur d’un livre d’entretiens avec le cardinal, Dieu ou rien (Fayard, 2016), entretien sur la foi où le religieux fustige la décadence d’un Occident qui sombrerait dans « le relativisme » et « l’idéologie féministe ».
Au sein de la rédaction de l’hebdomadaire, le climat était devenu particulièrement lourd ces derniers mois, alors que le journal a déjà vécu le départ forcé de la direction, en octobre dernier, d’Hervé Gattegno, sur fond de manipulation d'informations autour de la rétractation de Ziad Takieddine dans l’affaire libyenne (lire notre enquête). Gattegno avait alors été remplacé par le Breton Bolloré-compatible Patrick Mahé, ancien militant du mouvement d’extrême droite Occident.
« Cette mise à l’écart d’un pilier de Match affaiblit considérablement notre rédaction, déjà fragilisée par de nombreux départs imposés et par des conditions de travail dégradées. Elle symbolise au plus haut point l’arbitraire et la brutalité des pratiques managériales que nous avons déjà dénoncées », écrivent les journalistes dans leur motion de défiance. « Le départ de Bruno Jeudy est un avertissement donné à ceux qui veulent exercer leur métier en toute indépendance, sans céder aux pressions éditoriales. N’importe qui contesterait les choix de la direction prendra désormais la porte », poursuivent-ils, inquiets pour la survie du titre.
« Nous considérons que l’avenir de Paris Match est menacé […]. La presse est un métier qui impose des devoirs et ne peut se cantonner à des opérations financières ou des stratégies d’influence », conclut leur texte.
La manière dont Bolloré a traité les frondes dans les titres qu’il a rachetés — de Canal+ à I-télé, en passant par Europe 1 ou Le Journal du dimanche — n’a pas vraiment de quoi les rassurer.
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