Au PCF, Fabien Roussel veut « produire plus »
Aux universités d'été du PCF, le leader communiste a annoncé : « Il va falloir produire plus, de tout, en France, et même de l’énergie ». En coulisses, une poignée de militant s’étonne de l’absence de regard critique sur la campagne de l'ancien candidat à la dernière élection présidentielle. Ils pointent l’éloignement du PCF vis-à-vis des mobilisations écologistes, féministes et antiracistes.
Estimant que « le communisme n’a jamais autant été à l’ordre du jour », le leader du PCF jongle entre ironie et propositions clivantes. Fustigeant la formule d’Emmanuel Macron sur « la fin de l’abondance », il en prend le contrepied littéral : « Il va falloir produire plus, de tout, en France, et même de l’énergie », pour répondre aux besoins de celles et ceux qui se trouvent dans la restriction « parce que c’est toujours aux mêmes que l’on demande des efforts ».
Pour le secrétaire national, il faut défendre le droit de rêver « d’avoir un pavillon (1) , une voiture – électrique – et des sorties ». Il dénonce les appels « culpabilisants » à effectuer des « petits gestes », auxquels il oppose la création de grandes structures de planification d’État : « grand fonds pour le climat » et « ministère en charge du réchauffement climatique ». « Une France et des Français riches et prospères : c’est la condition pour lutter contre le réchauffement climatique », résume-t-il.
Rêvant d’une rentrée bouillonnante de grèves et de
mobilisations sociales, Fabien Roussel martèle qu’il faut occuper la
rue, car « la gauche a perdu les élections », puis propose de
rencontrer le Medef pour s’accorder sur des réformes fiscales pour les
entreprises et la taxation des capitaux (1).
Avouant avoir du mal à se défaire de son costume de candidat, celui qui est aussi député du Nord clôt son discours par l’annonce d’une « tournée dans toutes les régions de France », entre le mois de septembre et le congrès prévu au printemps.
Excepté le rassemblement autour de sa personne, une ligne politique claire peine à se dégager lors de ce premier rendez-vous national des communistes depuis la fin de la campagne présidentielle. Entre euphoriques bruyants et dépités discrets, le public est relativement clivé.
« S’il avait fait 2 % en défendant un programme communiste, dont acte, mais il a eu un discours très à droite sur les questions de sécurité et de racisme, donc je ne vois vraiment pas de quoi on pourrait être fiers », s’agace Marie, assise sur un banc du campus strasbourgeois. L’universitaire de 29 ans, adhérente depuis moins d’un an dans une section parisienne, est venue rencontrer des militant·es et « se former ». « Dans ma section, nous sommes nombreux à ne pas avoir fait la campagne », explique la jeune femme.
Grâce à la candidature Roussel, les communistes existent à nouveau.
La Parisienne a rejoint le PCF « après mûre réflexion, pas sur une orientation ponctuelle, et parce que dans [s]on quartier les militantes et les militants sont très actifs et travaillent avec toutes les forces de gauche ». Confiant également ses réserves vis-à-vis de la Nupes – qui compte « un libéral comme Jadot » dans ses rangs –, Marie ne comprend pas ce qui pousse ses camarades à qualifier la campagne de Fabien Roussel de « formidable ».
En effet, nombreuses et nombreux parmi les 800 participant·es se disent « ravis » de la séquence électorale et font la moue en évoquant la Nupes. « On est sortis de l’ombre, les communistes existent à nouveau alors que ce n’était pas arrivé depuis 2007 [Marie-George Buffet était alors candidate pour le PCF, qui a, lors des deux élections présidentielles suivantes, fait campagne pour Jean-Luc Mélenchon – nldr] : on a recruté [3 068 personnes selon Fabien Roussel, le PCF comptant autour de 40 000 cotisant·es – ndlr] et même créé de nouvelles sections », résume Zoé, 25 ans, membre du Mouvement des jeunes communistes depuis trois ans.
Comédienne originaire d’un village de Haute-Saône, la militante précise qu’elle apprécie Fabien Roussel « parce qu’il parle aux jeunes qui se soucient aussi du pouvoir d’achat comme celles et ceux de la campagne, là d’où je viens ».
Bruissements contre la « ligne Roussel »
« Fabien Roussel a fait son meilleur score chez les retraités, c’est le vote le plus “vieux” à gauche », titille le sociologue Yann Le Lann, qui anime un atelier à succès sur la sociologie du « vote de gauche » aux présidentielles.
« Les secteurs sociologiques de la gauche votent pour Mélenchon, pas Roussel, mais les filières d’accès à la gauche existent et sont relativement les mêmes pour chacun des candidats : ce sont les expériences sociales », indique celui qui a mené une enquête de terrain avec un collectif de chercheurs sur « l’électorat populaire » lors des élections présidentielles de 2017.
Le chercheur synthétise ces « expériences sociales » en trois catégories : les « jeunes victimes de la précarité et de l’intérim », les « personnes victimes du racisme structurel » et les « cadres et professions intermédiaires relativement mal payé·es ». Les deux premiers groupes apparaissent peu présents parmi les communistes rassemblé·es à Strasbourg.
L’alpha et l’oméga de la vie, ce n’est pas d’être un sur-consommateur à moindre dépense énergétique.
« Ce n’est pas pour défendre le modèle bourgeois “pour tous” que je suis communiste », ironise Chloé*, intermittente du spectacle de 48 ans qui cotise depuis 2010 et rêve que le congrès prévu au printemps mette « la ligne Roussel » en minorité.
« On n’entend aucune réflexion sur le changement à penser vis-à-vis de la production, du travail et de la consommation, se désole la militante, pour qui « l’alpha et l’oméga de la vie, ce n’est pas d’être un sur-consommateur à moindre dépense énergétique ». La Parisienne confie avoir « presque pleuré » de dépit alors que le porte-parole du PCF égrenait ses propositions face à la crise climatique.
Décalage
« Il n’a aucune prise ni sur la réalité scientifique, ni sur les mouvements sociaux actuels qui s’emparent du sujet, se mobilisent en masse et expérimentent collectivement des tonnes de solutions », avance celle qui aimerait créer une « commission agriculture urbaine » dans la fédération du PCF de la capitale.
« La “souveraineté énergétique”, c’est tellement creux », poursuit-elle. Fonder les réponses des communistes sur le nucléaire et la production « en France » de voitures électriques « peu chères » n’a aucun sens pour la militante : « En plus des pollutions, l’uranium et le lithium ne sont même pas des minerais présents dans le sol français : il dit n’importe quoi. »
Chloé considère qu’un déficit de travail s’ajoute à une cécité sur les enjeux : « Il n’y a jamais d’analyses précises, de chiffres, de réelles propositions réfléchies, juste de grands principes qu’on décline. Et avec une certaine arrogance, en plus. »
(1) - Le droit de rêver d' "avoir un petit pavillon", c'est du 'réchauffé' : c'était au programme de Giscard d'Estaing des années 70, au moment même où René Dumont formulait de premières mises en garde climatiques. - Cherchez l'erreur, et surtout, constatez le retard de plus d'un demi siècle !
- Rêver d'une "rentrée bouillonnante de grèves" et 'en même temps' souhaiter "rencontrer le Medef pour s'accorder sur des réformes fiscales pour les entreprises et la taxation des capitaux", cherchez l'erreur (bis) !
J.P. C.
Marie,
elle, souligne l’absence totale d’atelier pour aborder la construction
de la solidarité avec les personnes réfugiées et la lutte contre le
racisme : « Il n’y a qu’un débat, théorique, à partir du livre d’un philosophe [Racisme et lutte des classes. Penser avec CLR James, de Florian Gullin – ndlr] », note-t-elle.
Chloé est choquée que Fabien Roussel ait ouvert son allocution par des félicitations adressées aux élu·es communistes strasbourgeois·es pour leur implication dans l’opposition au financement d’une mosquée. « C’est effrayant de voir que la seule évocation de la question se fasse, de fait, dans la stigmatisation de la pratique religieuse, alors que ce n’est vraiment pas le problème. »
La militante renvoie à l’atelier de Yann Le Lann : « La sociologie le dit, il n’y a ni vote ni communautarisme musulman, par contre il y a une expérience commune du racisme systémique. »
Si le féminisme s’invite un peu plus, à travers divers ateliers, le combat contre les violences sexistes et sexuelles semble avoir contourné le PCF. On y parle plutôt salaires, précarité, « marchandisation du corps des femmes » et travail reproductif.
Dans les 69 sessions d’atelier, seules 29 femmes prennent la parole depuis la tribune. Elles ne représentent pas plus de 36 % des intervenant·es des 25 ateliers proposés en amphithéâtre, pour accueillir un public nombreux. Parmi ces dernières, la majorité des oratrices ne sont pas issues du PCF mais des rangs d’organisations invitées. Et c'est un homme qui anime l’atelier « Penser les rapports sociaux de sexe aujourd’hui ».
« La rue » plutôt que l’Assemblée
« Nous devons construire le parti le plus populaire, le plus rassembleur et le plus influent de France », a conclu Fabien Roussel lors de son allocution de samedi.
Pour atteindre l’objectif fixé, il « va falloir se mobiliser », répètent les cadres du parti sur tous les tons car, martèlent-ils, « on n’a pas la majorité à l’Assemblée nationale ».
Les grèves des 22 et 29 septembre – pour défendre le système de santé,
les retraites et la hausse des salaires – ont occupé de très nombreuses
prises de parole.
Cette direction politique qui esquive les débats autour de la construction de la Nupes et ignore certains mouvement sociaux apparaît comme manquant d’épaisseur et de cohérence aux yeux de certain·es.
Il conserve sa carte au PCF « pour des raisons sentimentales », explique un quadragénaire en sirotant une bière. Venant d’une famille communiste, cet enseignant est démoralisé. Il qualifie la stratégie proposée de « plutôt hyper-viriliste » : des slogans « sans densité mais criés très forts », l’ignorance de certains mouvements, la valorisation du capital sympathie de Fabien Roussel dans les enquêtes d’opinion et l’invocation permanente d’une idée « de plus en plus abstraite du communisme ».
Nous devons construire le parti le plus influent de France.
« Quand je vois l’admiration des militantes et des militants pour Fabien Roussel, ça m’évoque un rapport religieux », confie Chloé, qui n’envisage pas pour autant de quitter son parti : « Les gens présents ici offrent une vision relativement déformée de la réalité : les proches de la ligne Roussel sont venus massivement mais l’expérience et les points de vue sont bien plus divers dans l’organisation. »
C’est la « démocratie interne » qui attache la militante à son organisation : « Aucun militant ne peut être forcé à faire quelque chose qu’il ou elle ne veut pas et c’est merveilleux de pouvoir forger notre politique à partir d’expériences si diverses, et de véritables débats politiques lors des congrès. »
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire