vendredi 19 août 2022

INCENDIES EN GIRONDE : "LES ENJEUX ECONOMIQUES LIES A L'URBANISATION PRENNENT LE PAS SUR LA FORÊT".

« L’urbanisation est un facteur aggravant des mégafeux en Gironde »

Si les dérèglements climatiques ont attisé les grands incendies qui ravagent les forêts des Landes cet été, l’urbanisation croissante de cette région de plus en plus attractive contribue aussi à l’intensification des mégafeux, alerte Christine Bouisset, géographe au CNRS.

Mickaël Correia  / Médiapart

18 août 2022 à 11h10 

 

Depuis le 12 juillet, près de 28 000 hectares ont été ravagés par les flammes en Gironde, principalement à La Teste-de-Buch (7 000 hectares) ainsi qu’à Landiras et à Hostens (19 300 hectares).

Ces communes sont insérées dans la forêt des Landes de Gascogne, un gigantesque massif forestier artificiel, considéré comme le plus grand d’Europe occidentale. Couvrant trois départements (Gironde, Landes et Lot-et-Garonne) et essentiellement composée d’une monoculture intensive de pins maritimes, cette forêt a été soumise cet été à une sécheresse hors norme et à des températures caniculaires.

Ces deux facteurs, liés au changement climatique, sont sans conteste à l’origine d’une aggravation du risque d’incendie. Toutefois, l’urbanisation massive et anarchique de ce territoire de plus en plus attractif a aussi des conséquences lourdes sur le déclenchement des mégafeux selon Christine Bouisset, maîtresse de conférences CNRS en géographie à l’Université de Pau et des pays de l’Adour.

Incendie autour de la commune d'Hostens (Gironde), le 10 août 2022. © Photo Jerome Gilles / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Mediapart. Pouvez-vous détailler l’actuelle stratégie de lutte contre les incendies dans le massif forestier des Landes ?

Christine Bouisset : En France, la gestion du risque incendie en forêt s’appuie sur deux piliers complémentaires. Le premier, c’est d’avoir une réponse réactive la plus rapide et la plus massive possible sur les feux naissants. Cette réponse repose sur une surveillance importante des massifs en période de risque.

Le second pilier est l’aménagement forestier. L’objectif est de créer des pistes d’accès, des points d’eau pour les interventions de sapeurs-pompiers ainsi que de compartimenter au maximum les massifs pour éviter que des surfaces importantes ne brûlent d’un seul tenant.

L’originalité du massif landais, c’est que le dispositif de défense contre l’incendie (DFCI) qui déploie ces aménagements a été créé après les grands incendies de 1947 et 1949. Ce dispositif est financé et organisé en grande partie par les propriétaires forestiers.

La quasi-totalité du massif landais appartient à des propriétaires privés. Et comme la forêt y est gérée de façon intensive, ces derniers ont tout intérêt à prévenir rapidement les incendies pour sauvegarder les revenus qu’ils tirent de l’exploitation du bois.

Toutefois, cette stratégie se trouve aujourd’hui mise en échec par le changement climatique mais aussi par l’urbanisation…

Si la plus grande fréquence des canicules et la sécheresse exceptionnelle sont bien évidemment les éléments déclencheurs des mégafeux dans les forêts landaises, l’urbanisation est aussi un facteur aggravant de ces drames.

Dans la région, la prolifération des maisons individuelles, très consommatrices d’espace, a créé un étalement urbain autour des hameaux isolés en forêt, des bourgs, des routes qui a conduit à une urbanisation qui s’opère de manière anarchique au contact des massifs forestiers.

Mécaniquement, cela multiplie des zones de contact entre habitat et forêt, et les logements génèrent plus d’activités qui peuvent potentiellement déclencher des départs de feu : un mégot jeté lors d’une promenade, des déchets brûlés durant un chantier BTP, un barbecue mal éteint, etc.

Je rappelle qu’en France, 90 % des départs d’incendie sont dus à l’activité humaine et que 80 % des feux démarrent à moins de 50 mètres des habitations.

Vue aérienne de l’urbanisation à Landiras (Gironde). © Géoportail
 

Cette urbanisation croissante complique par ailleurs les opérations d’entretien des forêts et les interventions des sapeurs-pompiers en cas de mégafeux car elles nécessitent de larges voies d’accès pour les véhicules.

L’éparpillement des maisons individuelles et des lotissements complexifie les zones à défendre du feu et conduit à modifier les priorités des secours : ils défendent d’abord la vie des humains, puis les habitations et, dans un troisième temps, les forêts.

Quels sont les facteurs de croissance de cette urbanisation résidentielle qui « mite » les massifs forestiers ?

Depuis la fin des années 1990, le littoral de la Nouvelle-Aquitaine est devenu très attractif. La proximité d’une grande métropole comme Bordeaux, la construction d’une ligne TGV, le fait que le foncier soit plus abordable que sur la côte méditerranéenne font qu’il y a beaucoup de nouveaux arrivants qui s’installent dans ce territoire pour habiter près de l’océan et de la forêt, et ce dans une région à l’origine peu densément peuplée.

Selon l’Insee, entre 2008 et 2018, la population en Gironde a augmenté annuellement en moyenne de 1,2 % [avec une dynamique largement supérieure à l’évolution annuelle nationale (+ 0,4 %), la Gironde représente la plus forte contribution d’un département français à la croissance démographique du pays sur cette période – ndlr.]

Les enjeux économiques liés à l’urbanisation prennent le pas sur la forêt.

Christine Bouisset

Nos enquêtes auprès d’habitants et d’élus locaux dans le massif landais ont par ailleurs démontré qu’ils avaient une confiance excessive en la maîtrise du risque incendie. Pour résumer, les gens se disent : « Je n’ai pas vu de feu dans les Landes depuis longtemps, et de toute façon, s’il y a un incendie, les pompiers interviendront. »

En conséquence, face à cette perception qui minimise le risque de feu et cette demande de logements en pleine croissance, il n’y a que très peu de planification urbaine locale et pas de planification à l’échelle régionale. En somme, chaque commune est libre de faire ce qu’elle veut.

Et on voit clairement que les enjeux économiques liés à l’urbanisation prennent le pas sur la forêt.

Existe-t-il des outils réglementaires pour juguler cette urbanisation qui s’opère au détriment de la forêt ?

Il existe en effet des plans de prévention du risque incendie de forêt (PPRIF) qui peuvent limiter, voire interdire, les constructions nouvelles dans les zones à risque, les subordonner au respect de mesures de sécurité ou imposer des travaux de sécurisation avec des matériaux qui préviennent les incendies.

Mais en Gironde, à peine treize communes sont dotées d’un tel plan. De nombreux maires jugent l’outil trop contraignant et allant à contre-courant de l’économie résidentielle.

Une réglementation impose aussi aux propriétaires de débroussailler un périmètre de 50 mètres autour de leur habitation pour éviter un contact direct avec la végétation. Mais ce sont des travaux lourds et à renouveler annuellement. De plus, les communes comme les services de l’État sont souvent peu enclins à faire appliquer cette réglementation contraignante.

Il faut aussi souligner le fait que la sociologie de ce territoire a bougé : de plus en plus de maires et d’élus locaux sont des nouveaux arrivants, a contrario de maires ruraux qui connaissaient bien le risque incendie historique des forêts de la région.

L’État, le préfet comme les communes n’ont finalement pas saisi l’importance de ce lien entre urbanisation et incendies.

Que faire alors en termes de lutte contre ces mégafeux, qui plus est à l’heure du changement climatique ?

Avec les incendies, il faut activer les leviers autant en amont, c’est-à-dire agir sur les causes, qu’en aval, à travers l’extinction des incendies.

Dans les Landes, on a pensé qu’éteindre les feux en aval suffisait. Mais au fur et à mesure que le changement climatique s’intensifie, l’intégration du risque dans la prise de décision en matière d’aménagement du territoire devient indispensable.

Cela se traduit en matière d’urbanisme par la création de voies d’évacuation des habitants et d’accès aux secours, dans les nouveaux lotissements comme dans les quartiers plus anciens – ce qui est un chantier énorme –, ou encore par l’utilisation de matériaux protégeant des feux les habitations dès leur construction.

Enfin, en termes de gestion des massifs forestiers, j’ai constaté que la forêt de La Teste-de-Buch, plutôt peu exploitée et préservée, comme la forêt de Landiras,  qui est intensivement exploitée et très entretenue, ont toutes les deux été dévastées cet été par les incendies.

Le conflit politique autour de la gestion forestière a ainsi été balayé d’un revers de main par la violence des mégafeux. Une violence qui nous montre que, face au double défi du changement climatique et de l’urbanisation, renforcer les dispositifs actuels avec toujours plus de moyens d’extinction des feux ne suffira pas.

Mickaël Correia

 

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